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Après les conférences du 8 octobre
Lapérouse en Alaska : rencontre de deux cultures
Conférences de Philippe Fichet Delavault et Lorian Fairall-Faynot
samedi 17 octobre 2009
par Henri Colombié
popularité : 19%

Le 8 octobre dernier l’association Lapérouse accueillait dans la salle des Moulins Albigeois, en présence d’une centaine d’auditeurs parmi lesquels David Brown ; Consul des Etats-Unis à Toulouse, deux conférenciers : Philippe Fichet Delavault et Lorian Fairall-Faynot. Philippe Fichet Delavault, membre de l’association Lapérouse, commandant de navire de croisière américain, connaît bien les côtes de l’Alaska . C’est là qu’il a « rencontré » Lapérouse, il y a quelques années, aux abords de Lituya Bay ( le Port des Français de l’expédition Lapérouse). Depuis il n’a eu de cesse d’oeuvrer pour perpétuer la mémoire du navigateur albigeois dans cette région. Il est ainsi parvenu à intéresser un certain nombre de personnes qui viennent de créer une association « Lapérouse Alaska Association » présidée par Mme Kathy Kolkhorst Ruddy.

Philippe Fichet Delavault

Lorian Fairall- Faynot, américaine d’origine, est aujourd’hui toulousaine. Elle connaît bien l’Alaska dont elle est une spécialiste et nous avait été recommandée par Hélène Mason, Attachée Culturelle du Consulat des Etats-Unis à Toulouse.

Lorian fairall-Faynot

Dans le passé Philippe Fichet-Delavault était venu nous décrire ce Port-des-Français (aujourd’hui Lituya Bay), dans lequel l’expédition s’était dangereusement aventurée en juillet 1786 pour, finalement, y séjourner un mois et connaître en ce lieu le premier drame qui allait coûter la vie à 21 de ses membres. Le passé géologique et sismique tumultueux de cette région avait profondément marqué le conférencier qui avait su nous transmettre cette angoisse que ressentent les visiteurs à Lituya Bay. C’est plutôt aujourd’hui sur la rencontre d’ Européens du Siècle des Lumières avec des Indiens Tinglits aux cultures si différentes que Philippe Fichet Delavault va axer son propos. Après avoir évoqué les fondements de la cosmogonie des Tinglits, avec notamment le récit du Raven* blanc réussissant à s’emparer de la Lumière, le conférencier nous amène à une évidence : l’incompréhension entre les représentants de deux mondes aux cultures si différentes qui ressort du Journal de Bord de Lapérouse était inéluctable. Par ailleurs Lapérouse ne pouvait pas savoir qu’il arrivait en un lieu qui était seulement un lieu de rencontre durant l’été entre des populations venues, pour des échanges commerciaux, d’endroits parfois très éloignés : de Vancouver, des îles Aléoutiennes ou bien encore de l’intérieur des terres . C’est un peu, dit Philippe Fichet Delavault comme si des extra-terrestres se posaient dans un de nos terrains de camping au mois d’août. Quelle image donneraient-ils de notre civilisation ? Lapérouse ne pouvait donc pas mesurer la richesse culturelle de ce peuple ni constater son organisation sociale complexe et très structurée avec ses clans et ses deux « moitiés » : les Raven et les Eagle, par la simple observation de ce qui n’était qu’un campement d’été. Comment pouvait-il savoir que, pour les Tinglits, derrière chaque chose se trouve un « esprit » et que fouler le sol en tel endroit, puiser à telle source...contrevenait aux exigences de leurs croyances ? Il faut cependant reconnaître le mérite à l’expédition Lapérouse d’avoir ramené des informations et des témoignages qui gardent une valeur certaine comme ce chant transcrit avec notre notation musicale ou encore ces considérations sur la langue des Tinglits Sachons gré à Philippe Fichet Delavault d’avoir su, au-delà d’une simple évocation d’une escale de l’expédition, montrer toute la complexité d’une rencontre entre deux mondes qui s’ignoraient.

vue partielle des auditeurs

Madame Lorian Fairall-Faynot a travaillé dans le cadre du musée d’Anchorage en Alaska. Actuellement à Toulouse elle a accepté de venir à Albi pour, à la suite de l’intervention de Philippe Fichet Delavault, tenter de faire le lien entre les premiers contacts entre Européens et peuples de l’Alaska et la situation actuelle. D’entrée Lorian Fairall revient sur une expédition d’exploration américaine de 1899, l’expédition Harriman. Cette date peut paraître tardive mais ce n’est qu’en 1867 que l’Alaska fut vendue aux Etats-Unis par la Russie. Et même si l’Alaska était déjà bien exploité économiquement il restait très peu connu au plan scientifique. Harriman, qui avait fait fortune dans les chemins de fer, va réunir autour de lui une impressionnante équipe de scientifiques de toutes disciplines. Embarqués sur le Georges W. Elder, navire parfaitement aménagé, les passagers vont entreprendre un périple qui, depuis Seattle, par la côte sud-est de l’Alaska, l’île de Kodiak et les Aléoutiennes, les conduira jusqu’en Sibérie.. On peut constater des similitudes d’intérêt avec l’expédition Lapérouse, notamment dans le domaine anthropologique : collecte d’images, d’objets, de chants...Mais on s’interroge déjà sur le fait de considérer les aborigènes comme sujets d’études et non comme êtres humains à part entière détenteurs de leur propre culture. Ces « naturels »posaient un vrai problème : fallait-il les regarder comme de « grands enfants » ou bien comme de « dangereux sauvages » ? Il semblait finalement inéluctable qu’il fût nécessaire qu’ils abandonnent leurs coutumes et leur langue pour s’adapter au monde moderne. Les missionnaires, en les initiant à la langue anglaise, en leur apportant une nouvelle religion, en leur apprenant à exploiter le bois, les produits de la pêche, saumon notamment , les conduisaient à renoncer à leur propre culture sans éviter pour cela le racisme et la ségrégation à leur égard. En somme, dit Lorian Fairall, « ils avaient le droit de devenir comme les blancs mais sans avoir les avantages de la nationalité américaine ». Dans le court terme l’éducation s’avérait inefficace pour améliorer la situation des Indiens et particulièrement nocive pour la pérennité de leur culture. Et pourtant, selon la conférencière, c’est finalement l’éducation qui a permis l’apparition d’une élite d’origine indigène capable de militer pour les droits de leurs semblables. Et dès 1912 un groupe de 12 indiens fut convoqué à Juneau pour discuter de l’éducation des peuples de la région. En 1925 les peuples de l’Alaska ont conquis la citoyenneté américaine. Ils ont ainsi conquis le droit de vote mais aussi le droit d’exploiter commercialement leurs terres. Après une longue lutte , en 1971, l’Alaska Native Claims Settlement Act était approuvé par le Congrès : les aborigènes récupéraient 18 millions d’hectares de terres et 9 millions de dollars au titre de dédommagements. Le projet d’exploitation du pétrole du nord de l’Alaska et la nécessité qui en découlait de construire un oléoduc en direction du sud n’étaient pas étrangers à cette décision. Ainsi de « sujets d’études » les indiens d’Alaska sont-ils devenus des « partenaires égaux et respectés comme tels. » Lorian Fairall revient ensuite sur le Native American Graves Protection and Rapatriation Act qui, en 1990, exige que les objets recueillis et entreposés dans des musées (objets funéraires, objets sacrés, restes humains...) soient rendus aux descendants à leur demande. Ainsi, précise-t-elle, « 385 000 objets ont été restitués à ce jour. ». En 2001 un totem, un des objets les plus prisés du Field Museum de Chicago, a été rendu aux Tinglits de Cape Fox. Bien sûr pour ces objets demeure la question de leur signification dans la culture indienne. Pour essayer de répondre à cette interrogation le Smithsonian Institute a lancé un projet pour tenter de retrouver le « sens » de ces objets aujourd’hui devenus « muets ». Pour terminer, Lorian Fairal-Faynot note que le sud-est de l’Alaska -là où se trouve Lituya bay, le Port aux Français de Lapérouse - est aujourd’hui en pointe pour la sauvegarde des langues indiennes de cette région et pour le soutien de projets de recherches

*Corbeau.

Henri Colombié

 
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